Je me suis retrouvĂ© dans l’exposition contemporaine Arte Povera de la Bourse du Commerce de Paris.
J’observais les visiteurs.
La majoritĂ© d’entre eux consacrait davantage de temps Ă lire des cartels, qu’Ă contempler les crĂ©ations.
Un rituel mĂ©canique s’est installĂ©.
D’abord l’explication Ă©crite, puis un coup d’Ĺ“il rapide sur la pièce pour vĂ©rifier qu’elle corresponde Ă sa description.
Depuis quand as-tu besoin qu’on t’explique ce que tu dois ressentir ?
Cette interrogation m’obsède depuis cette visite.
L’art contemporain souffre d’un mal profond : l’intellectualisation.
Chaque installation, tableau, performance doit s’accompagner d’un discours.
Sans ce texte explicatif, la création serait-elle moins légitime ?
Les conservateurs de musĂ©es sont devenus les grands prĂŞtres d’une religion Ă©sotĂ©rique.
Ils traduisent le langage des artistes pour le grand public.
L’expression artistique s’est transformĂ©e en langue Ă©trangère nĂ©cessitant un dictionnaire.
Elle te signifie implicitement que tu n’es pas suffisamment intelligent pour comprendre.
Un tableau de Rothko devient prétexte à une dissertation philosophique.
Une sculpture de Giacometti se métamorphose en manifeste existentialiste.
L’oeuvre disparaĂ®t derrière le propos qui l’accompagne.
Elle se réduit à un support pour des théories alambiquées.
Nous en sommes arrivĂ©s Ă un stade oĂą certaines rĂ©alisations n’existent que par leur justification.
Ces commentaires sont truffĂ©s d’un jargon indĂ©chiffrable : « Approche rhizomatique », « dĂ©construction des paradigmes », « subversion des codes hĂ©tĂ©ronormatifs »…
Ces formules pompeuses forment une barrière invisible.
Elles excluent ceux qui ne maîtrisent pas un vocabulaire spécifique.
Une manière de signifier au visiteur qu’il n’est pas Ă sa place dans ce sanctuaire sacrĂ©.
L’effet s’avère dĂ©vastateur pour la dĂ©mocratisation de la culture.
Les musĂ©es se transforment en lieux intimidants oĂą l’on ne se sent pas bienvenu, si l’on n’a pas suivi d’Ă©tudes spĂ©cialisĂ©es.
Les initiés communiquent entre eux, dans un langage codé.
L’expression artistique devient un marqueur social.
Un moyen de distinction pour une élite qui se congratule de saisir ce que le commun des mortels ne comprend pas.
Certains me diront que l’art contemporain requiert des clĂ©s de comprĂ©hension.
Je ne partage pas cet avis.
Cette complexité apparente est un leurre.
Une façon de masquer le vide sous un pseudo-vernis intellectuel.
Quand une Ĺ“uvre est vĂ©ritablement puissante, elle te frappe au cĹ“ur ou Ă l’esprit.
Sans intermĂ©diaire, ni mode d’emploi.
Ă€ l’instar d’un coup de poing dans l’estomac ou une caresse sur la joue…
Tu la ressens avant de la comprendre.
Reprenons l’exemple de Mark Rothko.
Ses immenses toiles monochromes génèrent un impact émotionnel immédiat.
Elles créent une atmosphère, une ambiance particulière.
Nul besoin d’expliquer la technique du color field painting ou les thĂ©ories de l’expressionnisme abstrait pour ĂŞtre touchĂ© par ses travaux.
Il suffit de se tenir devant elles.
La complexitĂ© d’une crĂ©ation se mesurerait-elle Ă la longueur du commentaire qui l’accompagne ?
Une telle dichotomie accentue les clivages.
L’opposition entre ancien et moderne demeure tout aussi stĂ©rile.
Certains conservateurs Ă©voquent l’art classique comme s’il Ă©tait figĂ© dans le marbre.
Ă€ croire qu’une signification reste immuable et dĂ©finitive.
C’est oublier que les grands maĂ®tres du passĂ© Ă©taient des innovateurs Ă leur Ă©poque.
Leurs réalisations continuent à vivre et à évoluer à travers notre regard contemporain.
Ă€ l’inverse, la crĂ©ation actuelle est parfois prĂ©sentĂ©e comme une rupture radicale avec tout ce qui l’a prĂ©cĂ©dĂ©.
Il faut désormais choisir son camp.
Cette vision manichéenne ne rend service à personne.
Elle empêche de percevoir les continuités, les échos et les dialogues entre les époques.
La mĂŞme logique s’applique au dĂ©bat sur l’intelligence artificielle.
Ă€ peine nĂ©e, on a dĂ©jĂ voulu l’opposer Ă la crĂ©ation dite « authentique ».
Comme si l’utilisation d’un nouvel outil impliquait forcĂ©ment la mort de la crĂ©ativitĂ©.
Cette peur reflète notre incapacité à concevoir la complexité.
L’art a toujours intĂ©grĂ© les nouvelles technologies.
La photographie a transformĂ© la peinture sans l’anĂ©antir.
La musique électronique cohabite avec les orchestres symphoniques.
L’IA deviendra ce que les artistes en feront : un mĂ©dium parmi d’autres, avec ses possibilitĂ©s et ses limites.
Face Ă cette intellectualisation dĂ©mesurĂ©e, j’en appelle Ă rĂ©volutionner ton regard.
N’hĂ©site plus Ă ignorer les explications lors de tes prochaines visites au musĂ©e.
Fais-toi confiance.
Approche-toi d’une pièce qui t’attire, sans trop savoir pourquoi.
Observe-la en silence.
Ce que tu y dĂ©couvriras sera diffĂ©rent de l’intention de l’artiste.
Et alors ?
L’art n’appartient pas Ă ceux qui le crĂ©ent…
Il appartient Ă ceux qui l’observent.
Chaque spectateur rĂ©invente l’Ĺ“uvre Ă travers son propre prisme : son vĂ©cu, ses sentiments, ses rĂ©fĂ©rences culturelles.
L’artiste n’est que l’initiateur d’un processus qui se poursuit au-delĂ de lui.
Il lance une bouteille Ă la mer sans savoir qui la trouvera, ni ce qu’on y lira.
La libertĂ© d’interprĂ©tation est notre bien le plus prĂ©cieux.
